Le covid-19, accélérateur de la dématérialisation du paiement ?

Complexe et inédite, la crise sanitaire liée au Covid-19 ayant frappé le monde en 2020 pose inévitablement des questions structurelles sur l’évolution des usages dans différents univers de consommation. Le secteur des paiements n’est pas épargné. A l’heure où, dans de nombreux pays européens, les institutions s’efforcent d’œuvrer au développement du paiement électronique, la question de la survie des espèces se veut centrale.

Sujet de travaux récurrents dans le domaine des services financiers depuis bon nombre d’années, la dématérialisation du paiement prend en 2020 tout son sens. En effet, la crise sanitaire liée au Covid-19 remet inévitablement en question bon nombre d’usages, dont le paiement en espèces, jugé par de nombreux acteurs comme peu hygiénique et donc relativement dangereux dans un contexte de pandémie. A titre d’illustration, une étude publiée en 2014 par Mastercard révèle que seule une personne sur cinq se lave les mains après avoir manipulé des espèces, billets ou pièces. L’enquête, réalisée sur 9 000 personnes de douze pays européens, démontre également que trois quarts des sondés reconnaissent qu’ils devraient faire preuve de davantage de précautions dans leur utilisation des espèces, en raison des microbes qu’elles sont susceptibles de véhiculer. Un sentiment incontestablement amplifié dans le contexte de la crise sanitaire de 2020, bien que le risque d’être contaminé par les pièces et les billets soit relativement faible, selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Dès les premières semaines de confinement en Europe, bon nombre d’Etats européens ont ainsi relevé une forte hausse des paiements électroniques soutenue à la fois par la fermeture des magasins physiques – hors commerces de première nécessité – et par l’encouragement de certaines enseignes à l’utilisation de moyens de paiement alternatifs aux espèces, tels que le sans contact.

Hausse du plafond du paiement sans contact

Première innovation à sortir gagnante de ce contexte inédit : le paiement par carte sans contact, déjà fortement populaire dans de nombreux pays européens, dont la France où cet usage est estimé à 2,1 milliards en nombre soit une hausse de 74,5 % en 2018, selon l’Observatoire CB. Preuve de cet engouement : la hausse du plafond du paiement par carte sans contact dans de nombreux pays européens, dès les premières semaines de mars 2020, lorsque le confinement a débuté dans la plupart des Etats. Le Royaume-Uni, l’Irlande, les Pays-Bas, ou encore le Portugal ont ainsi œuvré en ce sens, parallèlement aux recommandations de l’European Banking Authority (EBA). En France, la question s’est avérée plus complexe, le passage de 30 à 50 euros soulevant des questions de sécurité et de technologie. Après une série de tests et de réflexions de Place, le Groupement des Cartes Bancaires CB a annoncé officiellement le 17 avril 2020 la hausse du plafond du paiement sans contact à 50 euros à compter du 11 mai 2020, date officielle de sortie de confinement pour le territoire français selon l’allocution du Président de la République Emmanuel Macron le 13 avril 2020 au soir. La mesure suppose, selon Le Groupement des Cartes Bancaires CB, « la reprogrammation de près d’un million de terminaux de paiement sans contact, de plus de 70 millions de cartes sans contact en circulation et des systèmes d’information bancaires les pilotant ». De quoi augurer un bel avenir pour ce moyen de paiement qui connaît, depuis un certain nombre d’année, un fort engouement, aussi bien du côté des consommateurs que des commerçants. Par ailleurs, le paiement par carte sans contact bénéficie d’une autre faculté : sa naturelle propension à accélérer un autre usage, à savoir celui du paiement mobile sans contact. Ainsi, bon nombre de professionnels du secteur envisagent que l’usage du sans contact via la carte bancaire pourrait accélérer le passage au paiement mobile, avec une pratique déjà installée et appréciée par les consommateurs et des terminaux déjà équipés en application sans contact et donc prêts pour l’acceptation du paiement mobile en transaction physique. Par la même, ce paiement mobile sans contact pourrait en toute logique conduire à une hausse du paiement mobile à distance, encore relativement embryonnaire dans l’Hexagone. Au-delà de la simple question des outils, c’est donc bel et bien l’enjeu réel et complexe des usages qui pourrait, à terme, être adressé dans ce contexte de crise sanitaire.

Franchissement d’un nouveau cap dans les usages

Mais ce n’est pas tout. Si la crise sanitaire liée au Covid-19 se veut si décisive pour l’accélération de la dématérialisation du paiement, c’est également en raison de sa faculté à booster le paiement en ligne. Confinement oblige, les magasins physiques – hors commerces de première nécessité – ont fermé temporairement leur porte. De quoi conduire à un développement du e-commerce et m-commerce dans de nombreux pays européens. Ainsi, au Portugal, pays où l’écosystème des paiements travaille assidûment sur différentes solutions permettant d’accélérer le déclin des espèces – qui représentent 60% du nombre de paiements réalisés dans le pays en 2017 (+4% par an depuis 2015) selon le Forum para os Sistemas de Pagamento -, e-commerce et m-commerce se veulent grands gagnants de la crise sanitaire. SIBS Analytics, filiale de l’acteur monétique national SIBS, révélait ainsi, dans une communication du 15 avril 2020, que la solution de paiement digital MB Way, dépassait en avril 2020 le record enregistré avant le début de la pandémie. Cette solution digitale, qui héberge depuis fin août 2020 les titres restaurant dématérialisés, connaît une croissance de deux points chaque semaine. De quoi laisser présager une belle évolution pour cette solution de paiement digital. Le contexte semble donc propice à l’accélération du déclin du paiement en espèces au bénéfice d’outils dématérialisés. Une interrogation centrale reste cependant en suspens dans les différents pays européens, dont la France : cette évolution sera-t-elle ponctuelle – liée au contexte de crise sanitaire – ou sera-t-elle confirmée dans la durée, permettant ainsi de franchir un nouveau cap dans les usages ? La balle semble ici dans le camp des professionnels du paiement. Ainsi, si la crise sanitaire liée au Covid-19 offre une occasion d’évoluer dans le sens de la dématérialisation du paiement, elle ne fait pas tout. En effet, bon nombre de questions doivent être abordées pour assurer une évolution durable vers de nouveaux usages : les modèles économiques, aussi bien côté consommateurs que commerçants, la question de la sécurité – primordiale pour assurer une adoption pérenne des innovations – sans oublier l’accompagnement des clients dans cette évolution du paiement.

L’accompagnement des clients au cœur de l’évolution

Le Forum para os Sistemas de Pagamento portugais l’a bien compris : l’information et la pédagogie à l’égard des clients finaux est une condition primordiale du passage à des moyens de paiement dématérialisés. Cette organisation, qui œuvre, comme le Comité National des Paiements Scripturaux (CNPS) français, à la définition de la stratégie nationale des paiements en lien avec l’Europe, place l’information et la pédagogie parmi l’un des piliers de l’évolution du secteur dans son plan stratégique 2020-2022. Et la crise sanitaire liée au Covid-19 ne fait que confirmer ce précepte. Bien que le passage du paiement en espèces à des paiements électroniques soit dopé par la particularité du contexte sociétal actuel, rien n’assure que ce mouvement sera durable et l’une des clés est d’accompagner cette transition afin d’en faire une tendance qui soit pérenne sur le long terme. Dans ce domaine, les professionnels ont de multiples cartes à jouer. Préciser les avantages des différentes solutions électroniques, effectuer de la pédagogie, et communiquer sur les « best practices » pour assurer une transition fluide et sécurisée vers les nouveaux usages semblent ainsi des recommandations propices à la garantie d’une adoption des innovations sur le long terme. Sur ce sujet, bon nombre d’écosystèmes nationaux ont déjà entrepris les fondamentaux, à commencer par la France qui a annoncé la hausse du plafond du paiement par carte sans contact selon une logique de Place, en relation avec tous les acteurs de l’écosystème, ou encore le Portugal qui œuvre depuis plusieurs mois dans le domaine de la pédagogie via des tutoriels vidéos ou encore des tribunes d’expert signées par le régulateur Banco de Portugal pour informer les consommateurs sur les avantages liés aux paiements innovants.  Reste à aller plus loin et à surfer sur cette période particulière et inédite pour installer les innovations qui feront décoller les usages de demain. A cet effet, les travaux de Place semblent indiqués pour assurer une pédagogie basée sur la collaboration entre toutes les parties prenantes de l’écosystème et, par conséquent, la prise en compte des spécificités de tous les segments de clients particuliers, commerçants, professionnels et entreprises. Car si la crise sanitaire liée au Covid-19 donne à la dématérialisation du paiement tout son sens, elle n’occulte pas les attentes, besoins et craintes rationnelles et émotionnelles des différents segments de clients et auxquels le marché des paiements devra répondre s’il souhaite ancrer ces évolutions de façon durable dans l’avenir.

 

 

Crise sanitaire : quel impact sur les transactions transfrontalières ?

Ne l’oublions pas, la crise sanitaire que nous traversons actuellement est également la crise de l’Europe et de la globalisation. Aussi, son impact se fera également ressentir dans les transactions transfrontalières liées à l’écosystème des paiements. A commencer par l’Europe, foyer grandissant de l’épidémie. Consciente de cette réalité, la Banque Centrale Européenne (BCE) a présenté le 19 mars 2020 un plan d’urgence de 750 milliards d’euros pour tenter de contenir les répercussions de cette pandémie sur l’économie. Reste à savoir si ce contexte aura un impact sur le plan de la nouvelle Commission européenne liée à l’Europe digitale et quels seront ses effets à long terme sur l’évolution de l’Europe en tant qu’acteur de l’économie mondialisée.

Autre question étroitement liée aux répercussions du Covid-19 sur les transactions transfrontalières, celle qui découle du repli national observé dans certains Etats sous l’effet de cette crise qui affecte l’UE dans son essence même. Y aura-t-il des conséquences durables sur les transactions cross border ? Tant de questions qui demeurent ouvertes dans une période de forte incertitude et dont l’impact sur les individus et sociétés à l’échelle globale est indéniable.

 

 

 

La monnaie digitale, atout de stabilité financière ?

Autre innovation portée par la crise liée au Covid-19, la monnaie digitale de banque centrale – ou CBDC pour Central Bank Digital Currency – considérée par de nombreux acteurs comme un atout susceptible de renforcer la stabilité financière face à l’accélération du déclin des espèces. Etudiée par les banques centrales de plusieurs pays du monde, dont la Banque Centrale Européenne (BCE) – cette innovation fait l’objet de nombreux travaux et réflexions dans différents pays, à l’image de la France, du Royaume-Uni, des Pays-Bas ou encore de l’Italie. Concrètement, l’analyse porte sur le fait que, dans un contexte de crise sanitaire accélérant inévitablement le déclin des espèces et conduisant à une crise économique des plus sévères, la monnaie digitale de banque centrale s’avérerait un atout pour renforcer l’équilibre monétaire et la stabilité financière. Actuellement examiné au sein de différents Etats, ce sujet pourrait devenir l’une des priorités pour les prochaines années.

 

 

Par Andréa TOUCINHO, Directrice Études, Prospective et Formations,

Pôle Études | Partelya Consulting

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